Les propositions du Crédit Social

Expliquées en 10 leçons

english


Louis Even et Clifford Hugh Douglas

et vues à la lumière
de la doctrine sociale de l’Église

Étude préparée par Alain Pilote
à l’occasion de la semaine d’étude
ayant suivi le Congrès des Pèlerins de saint Michel
à Rougemont, du 5 au 11 septembre 2006

Publié par l’Institut Louis Even pour la Justice Sociale
1101 rue Principale, Rougemont, QC, Canada J0L 1M0 — www.versdemain.org

Les propositions du Crédit Social expliquées en 10 leçons

 

Table des matières:                                                                                                            

Leçon 1 : Le but de l’économie: faire les biens joindre ceux qui en ont besoin
Leçon 2 : La pauvreté en face de l’abondance, la naissance de l’argent
Leçon 3 : Les banques créent l’argent sous forme de dette
Leçon 4 : La solution: un argent sans dette créé par la société      
Leçon 5 : Le manque chronique de pouvoir d’achat — Le dividende                           

Leçon 6 : L’argent et les prix — l’escompte compensé                            

Leçon 7 : L’histoire du contrôle bancaire aux Etats-Unis                                             

Leçon 8 : Le Crédit Social n’est pas un parti politique                                       

Leçon 9 : Le Crédit Social et la doctrine sociale de l’Église (1ere partie)                 

Leçon 10 : Le Crédit Social et la doctrine sociale de l’Église (2e partie)                 

 

Le Crédit Social est une doctrine, un ensemble de principes énoncés pour la première fois par le major et ingénieur C.-H. Douglas, en 1918. La mise en application de ces principes ferait l'organisme économique et social atteindre efficacement sa fin propre, qui est le service des besoins humains.

Le Crédit Social ne créerait ni les biens ni les besoins, mais il éliminerait tout obstacle artificiel entre les deux, entre la production et la consommation, entre le blé dans les silos et le pain sur la table. L'obstacle aujourd'hui, au moins dans les pays évolués, est purement d'ordre financier — un obstacle d'argent. Or, le système financier n'émane ni de Dieu ni de la nature. Établi par des hommes, il peut être ajusté pour servir les hommes et non plus pour leur créer des difficultés.

A cette fin, le Crédit Social présente des propositions concrètes. Fort simples, ces propositions impliquent cependant une véritable révolution. Le Crédit Social ouvre la vision sur une civilisation d'un aspect nouveau, si par civilisation on peut signifier les relations des hommes entre eux et des conditions de vie facilitant à chacun l'épanouissement de sa personnalité.

Sous un régime créditiste, on ne serait plus aux prises avec les problèmes strictement financiers qui harcèlent constamment les corps publics, les institutions, les familles, et qui empoisonnent les rapports entre individus. La finance ne serait plus qu'un système de comptabilité, exprimant en chiffres les valeurs relatives des produits et services, facilitant la mobilisation et la coordination des énergies nécessaires aux différentes phases de la production vers le produit fini, et distribuant à TOUS les consommateurs le moyen de choisir librement et individuellement ce qui leur convient parmi les biens offerts ou immédiatement réalisables.

Pour la première fois dans l'histoire, la sécurité économique absolue, sans conditions restrictives, serait garantie à tous et à chacun. L'indigence matérielle serait chose du passé. L'inquiétude matérielle du lendemain disparaîtrait. Le pain serait assuré à tous, tant qu'il y a assez de blé pour assez de pain pour tous. De même pour les autres produits nécessaires à la vie.

Cette sécurité économique, chaque citoyen en serait gratifié comme d'un droit de naissance, à seul titre de membre de la communauté, usufruitier sa vie durant d'un capital communautaire immense, devenu facteur prépondérant de la production moderne. Ce capital est fait, entre autres, des richesses naturelles, bien collectif; de la vie en association, avec l'incrementum qui en découle; de la somme des découvertes, inventions, progrès technologiques, héritage toujours croissant des générations.

Ce capital communautaire, si productif, vaudrait à chacun de ses copropriétaires, à chaque citoyen, un dividende périodique, du berceau à la tombe. Et vu le volume de production attribuable au capital commun, le dividende à chacun devrait être au moins suffisant pour couvrir les besoins essentiels de l'existence. Cela, sans préjudice au salaire ou autre forme de récompense, en plus, à ceux qui participent personnellement à la production.

Un revenu ainsi attaché à la personne, et non plus uniquement à son statut dans l'embauchage, soustrairait les individus à l'exploitation par d'autres êtres humains. Avec le nécessaire garanti, un homme se laisse moins bousculer et peut mieux embrasser la carrière de son choix.

Libérés des soucis matériels pressants, les hommes pourraient s'appliquer à des activités libres, plus créatrices que le travail commandé, et poursuivre leur développement personnel par l'exercice de fonctions humaines supérieures à la fonction purement économique. Le pain matériel ne serait plus l'occupation absorbante de leur vie.

Note: Le texte des 12 leçons suivantes provient pour la plus grande partie de ces trois écrits de Louis Even : Sous le Signe de l’Abondance, Qu’est-ce que le vrai Crédit Social?, Une finance saine et efficace

 

LEÇON 1 — LE BUT DE L’ÉCONOMIE:

FAIRE LES BIENS JOINDRE CEUX QUI EN ONT BESOIN

Fins et moyens

Lorsqu’on parle d’économie, il convient de distinguer entre fins et moyens, et surtout de soumettre les moyens à la fin, et non pas la fin aux moyens.

La fin, c'est le but visé, l'objectif poursuivi.

Les moyens, ce sont les procédés, les méthodes, les actes posés pour atteindre la fin.

Je veux fabriquer une table. Ma fin, c'est la fabrication de la table. Je vais chercher des planches, je les mesure, je les scie, je les rabote, je les ajuste, je les visse: autant de mouvements, d'actes qui sont des moyens pour fabriquer la table.

C'est la fin que j'aie en vue, la fabrication de la table qui me fait décider des mouvements, de l'emploi des outils, etc. La fin gouverne les moyens. La fin existe dans mon esprit d'abord, même si les moyens doivent être mis en oeuvre avant d'obtenir la fin. La fin existe avant les moyens, mais elle n'est atteinte qu'après l'emploi des moyens.

Cela paraît élémentaire. Mais il arrive que souvent, dans la conduite de la chose publique, on prend les moyens pour la fin, et l'on est tout surpris d'obtenir le chaos comme résultat. Par exemple, selon vous, quel est le but, la fin de l’économie:

A. Créer des emplois?
B. Obtenir une balance commerciale favorable?
C. Distribuer de l’argent à la population?
D. Produire les biens dont les gens ont besoin?

La bonne réponse est D. Pourtant, pour pratiquement tous les politiciens, la fin de l’économie est de créer des emplois: cependant, les emplois ne sont qu’un moyen de produire les biens, qui sont l’objectif, la véritable fin de l’économie; aujourd’hui, grâce à l’héritage du progrès, les biens peuvent être produits avec de moins en moins de labeur humain, ce qui laisse aux gens de plus en plus de temps libres pour se consacrer à d’autres activités, comme prendre soin de leur famille, ou accomplir d’autres devoirs sociaux. D’ailleurs, quel serait l’utilité de continuer à produire quelque chose lorsque les besoins humains pour ce produit sont déjà comblés et satisfaits? Cela entraîne un gaspillage inutile des ressources naturelles. Et si on tient au plein emploi, qu’arrive-t-il à ceux qui ne peuvent être employés par le système producteur: les handicapés, les personnes âgées, les enfants, les mères qui restent à la maison — devraient-ils tous mourir de faim ? Ce ne sont pas tous les êtres humains qui sont producteurs, mais tous sont consommateurs.

Si vous pensez en termes de réalités, avoir une balance commerciale favorable signifie que vous exportez vers d’autres pays plus de produits que vous en importez de l’étranger, ce qui signifie que vous vous retrouvez avec moins de produits dans votre pays, donc plus pauvres en richesses réelles.

Plusieurs seraient tentés de répondre C à la question du début, car il semble évident que l’argent est nécessaire pour vivre dans la société actuelle, à moins de produire soi-même tout ce dont on a besoin pour vivre, ce qui est l’exception aujourd’hui, avec la division du travail où un individu est le boulanger, l’autre est charpentier, etc., chacun accomplissant une tâche spécifique et produisant des biens différents.

L’argent est un moyen d’obtenir ce qui est produit par les autres. Notez bien, c’est un moyen, pas une fin ! On ne se nourrit pas en mangeant de l’argent, on ne s’habille pas en cousant du papier-monnaie ensemble : on se sert de l’argent pour acheter de la nourriture et des vêtements. Les biens doivent tout d’abord être produits, fabriqués, et mis en vente sur le marché: s’il n’y avait aucun produit à acheter, tout argent ne vaudrait absolument rien, ne servirait à rien. A quoi servirait par exemple d’avoir un million de dollars si vous vous retrouvez au Pôle Nord ou dans le désert du Sahara, sans aucun produit à acheter avec votre million de dollars ? Comparez maintenant cette situation avec celle d’un homme qui n’a pas un sou, mais qui vit sur une île où il retrouve toute l’eau potable et tous les aliments dont il a besoin pour mener une vie confortable ? Lequel des deux est le plus riche?

Répétons-le encore une fois, et nous l’expliquerons encore plus loin, l’argent n’est pas la richesse, mais un moyen d’obtenir la richesse réelle : les produits.

Ne confondons pas fins et moyens. On peut dire la même chose des systèmes. Les systèmes ont été inventés et établis pour servir l'homme, non pas l'homme créé pour servir les systèmes. Si donc un système nuit à la masse des hommes, faut-il laisser souffrir la multitude pour le système, ou altérer le système pour qu'il serve la multitude?

Une autre question qui fera le sujet d'une longue étude dans ce volume: puisque l'argent a été établi pour faciliter la production et la distribution, faut-il limiter la production et la distribution à l'argent, ou mettre l'argent en rapport avec la production et la distribution?

D'où l'on voit que l'erreur de prendre la fin pour les moyens, les moyens pour des fins, ou de soumettre les fins aux moyens, est une erreur grossière, très répandue, qui cause beaucoup de désordre.

La fin de l’économique

Le mot économie provient de deux racines grecques: Oikia, maison; nomos, règle. Il s'agit donc de la bonne réglementation d'une maison, de l'ordre dans l'emploi des biens de la maison.

Economie domestique: bonne conduite des affaires dans le foyer domestique. Economie politique: bonne conduite des affaires de la grande maison commune, de la nation.

Mais pourquoi «bonne conduite»? Quand est-ce que la conduite des affaires de la petite ou de la grande maison, de la famille ou de la nation, peut être appelée bonne? Lorsqu'elle atteint sa fin.

Une chose est bonne lorsqu'elle donne les résultats pour lesquels elle fut instituée.

L'homme se livre à diverses activités et poursuit diverses fins, dans divers ordres, dans divers domaines.

Il y a, par exemple, les activités normales de l'homme, qui concernent ses rapports avec sa fin dernière. Les activités culturelles concernent son développement intellectuel, l'ornementation de son esprit, la formation de son caractère. Dans ses rapports avec le bien général de la société, l'homme se livre à des activités sociales.

Les activités économiques ont rapport avec la richesse temporelle. Dans ses activités économiques, l'homme poursuit la satisfaction de ses besoins temporels.

Le but, la fin des activités économiques, c'est donc l'adaptation des biens terrestres à la satisfaction des besoins temporels de l'homme. Et l'économique atteint sa fin lorsqu'elle place les biens terrestres au service des besoins humains.

Les besoins temporels de l'homme sont ceux qui l'accompagnent du berceau à la tombe. Il y en a d'essentiels, il y en a de moins nécessaires.

La faim, la soif, les intempéries, la lassitude, la maladie, l'ignorance, créent pour l'homme le besoin de manger, de boire, de se vêtir, de se loger, de se chauffer, de se rafraîchir, de se reposer, de se soigner, de s'instruire. Autant de besoins.

La nourriture, les breuvages, les vêtements, les abris, le bois, le charbon, l'eau, un lit, des remèdes, l'enseignement d'un professeur, des livres — autant de biens pour venir au secours de ces besoins.

Joindre les biens aux besoins — voilà le but, la fin de la vie économique.

Si elle fait cela, la vie économique atteint sa fin. Si elle ne le fait pas ou le fait mal et incomplètement, la vie économique manque sa fin ou ne l'atteint que très imparfaitement.

Joindre les biens aux besoins. Les joindre. Pas seulement les placer en face les uns des autres.

En termes crus, on pourrait donc dire que l'économique est bonne, qu'elle atteint sa fin, lorsqu'elle est assez bien ordonnée pour que la nourriture entre dans l'estomac qui a faim; pour que les vêtements couvrent les épaules qui ont froid; pour que les chaussures viennent sur les pieds qui sont nus; pour qu'un bon feu réchauffe la maison en hiver; pour que les malades reçoivent la visite du médecin; pour que maîtres et élèves se rencontrent.

Voilà le domaine de l'économique. Domaine bien temporel. L'économique a une fin bien à elle: satisfaire les besoins des hommes. Que l'homme puisse manger lorsqu'il a faim: ce n'est pas la fin dernière de l'homme; non, ce n'est qu'un moyen pour mieux tendre à sa fin dernière.

Mais si la fin de l'économique n'est qu'un moyen par rapport à la fin dernière; si ce n'est qu'une fin intermédiaire dans l'ordre général, c'est tout de même une fin propre pour l'économique elle-même.

Et lorsque l'économique atteint cette fin propre, lorsqu'elle permet aux biens de joindre les besoins, elle est parfaite. Ne lui demandons pas plus. Mais demandons lui cela. C'est à elle d'accomplir cela.

 

Morale et économique

Ne demandons pas à l'économique d'atteindre une fin morale, ni à la morale d'atteindre une fin économique. Ce serait aussi désordonné que de vouloir aller de Montréal à Vancouver dans le transpacifique, ou de New-York au Havre en chemin de fer.

Un homme affamé ne passera pas sa faim en disant son chapelet, mais en prenant des aliments. C'est dans l'ordre. C'est le Créateur qui l'a voulu ainsi et il n'y déroge que par miracle, qu'en déviant de l'ordre établi. Lui seul a droit de briser cet ordre. Pour assouvir la faim de l'homme, c'est donc l'économique qui doit intervenir, pas la morale.

Pas plus qu'un homme qui a la conscience souillée ne la purifiera par un bon repas ou par des copieuses libations. C'est le confessionnal qu'il lui faut. C'est à la religion d'intervenir ici: activité morale, non plus activité économique.

Sans doute que la morale doit accompagner tous les actes de l'homme, même dans le domaine économique. Mais pas pour remplacer l'économique. Elle guide dans le choix de l'objectif et veille à la légitimité des moyens; mais elle n'accomplit pas ce que l'économique doit accomplir.

Lors donc que l'économique n'accomplit pas sa fin, lorsque les choses restent dans les magasins ou dans le néant et les besoins dans les maisons, cherchons-en la cause dans l'ordre économique.

Blâmons évidemment ceux qui désorganisent l'ordre économique ou ceux qui, ayant mission de le régir, le laissent dans l'anarchie. Eux, en n'accomplissant pas leur devoir, engagent certainement leur conscience et tombent sous la sanction de la morale.

Comme quoi, si les deux choses sont bien distinctes, il arrive tout de même que les deux concernent le même homme et que, si l'une est immolée, l'autre en souffre. L'homme a le devoir moral de veiller à ce que l'ordre économique, le social temporel, atteigne sa fin propre.

Aussi, bien que l'économique ne soit responsable que de la satisfaction des besoins temporels des hommes, l'importance du bon ordre économique a été maintes fois soulignée par ceux qui ont charge d'âmes. C'est qu'il faut normalement un minimum de biens temporels pour faciliter la pratique de la vertu, comme le rappelle saint Thomas d’Aquin. Nous avons un corps et une âme, des besoins matériels et des besoins spirituels. Comme le dit le proverbe, «ventre affamé n’a point d’oreille» ; même les missionnaires dans les pays pauvres doivent tenir compte de ce fait, et ils doivent nourrir les affamés avant de leur prêcher la bonne parole. L’homme a besoin d’un minimum de biens matériels pour accomplir son court pèlerinage sur la terre et sauver son âme, mais le manque d’argent peut causer des situations inhumaines et catastrophiques. 

C’est ce qui a amené le Pape Benoît XV à écrire que «c'est sur le terrain économique que le salut des âmes est en danger».

Et Pie XI: «Il est exact de dire que telles sont, actuellement, les conditions de la vie économique et sociale qu'un nombre très considérable d'hommes y trouvent les plus grandes difficultés pour opérer l'oeuvre, seule nécessaire, de leur salut.» (Encyclique Quadragesimo anno.)

C'est le même Pape qui, dans la même encyclique, résume dans cette phrase la fin sociale et bien humaine de l'ordre économique: «L'ordre économique et social sera sainement constitué et atteindra sa fin alors seulement qu'il procurera à tous et à chacun de ses membres tous les biens que les ressources de la nature et de l'industrie, ainsi que l'organisation vraiment sociale de la vie économique, ont le moyen de leur procurer.»

TOUS et CHACUN. TOUS les biens que peuvent procurer la nature et l'industrie.

La fin de l'économique est donc la satisfaction des besoins de TOUS les consommateurs. La fin est dans la consommation, la production n'est qu'un moyen.

Faire arrêter l'économique à la production, c'est l'estropier. L’économique ne doit pas financer seulement la production, elle doit financer aussi la consommation. La production est le moyen, la consommation est la fin.

Dans un ordre où la fin gouverne les moyens, c'est l'homme, à titre de consommateur, qui préside à toute l'économie. Et comme tout homme est consommateur, c'est tout homme qui participe à l'orientation de la production et de la distribution des biens.

C'est pour l'homme consommateur qu'existent toutes les activités économiques. Il faut donc que l'homme consommateur ordonne lui-même la production. C'est lui, le consommateur, qui doit passer ses commandes à la production.

Une économie véritablement humaine est sociale, avons-nous dit: elle doit satisfaire TOUS les hommes. Il faut donc que tous les hommes, TOUS et CHACUN, puissent passer leurs commandes à la production, au moins jusqu'à satisfaction de leurs besoins essentiels, tant que la production est en mesure de répondre à ces commandes.

La politique d’une philosophie

Le Crédit Social n’est pas une utopie, mais est basé sur une compréhension juste de la réalité, sur la juste relation entre l’homme et la société dans laquelle il vit. Comme l’a déclaré Clifford Hugh Douglas, le Crédit Social est la politique d’une philosophie.

Une politique, c’est les actions que nous prenons pour atteindre un objectif, et cette politique, ou actes, est basée sur une conception de la réalité ou, en d’autres mots, sur une philosophie.

Le Crédit Social proclame une philosophie qui existe depuis que les hommes vivent en société, mais qui est terriblement ignorée dans la pratique, de nos jours plus que jamais.

Cette philosophie, vieille comme la société, donc vieille comme le genre humain, c'est la philosophie de l'association. L’enseignement social de l’Eglise utiliserait le terme: bien commun.

La philosophie de l'association, c'est donc: L'association pour le bien des associés, de tous les associés, de chaque associé. Le Crédit Social, c'est la philosophie de l'association appliquée à la société en général, à la province, à la nation. La société existe pour l'avantage de tous les membres de la société, de tous et de chacun.

Le Crédit Social, c'est la doctrine de la société à l'avantage de tous les citoyens. C'est pour cela que le Crédit Social est, par définition, l'opposé de tout monopole: Monopole économique, monopole politique, monopole du prestige, monopole de la force brutale.

Définissez Crédit Social: La société au service de tous et de chacun de ses membres. La politique au service de tous et de chacun des citoyens. L'économique au service de tous et de chacun des consommateurs.

Définissez maintenant monopole: Exploitation de l'organisation sociale au service de quelques privilégiés. La politique au service de clans appelés partis. L'économique au service de quelques financiers, de quelques entrepreneurs ambitieux et sans scrupules.

Trop souvent, ceux qui condamnent les monopoles s'arrêtent à des monopoles industriels spécifiés: monopole de l'électricité, monopole du charbon, monopole des huiles, monopole du sucre, etc. Et ils ignorent le plus pernicieux de tous les monopoles dans l'ordre économique: le monopole de l'argent et du crédit; le monopole qui change le progrès du pays en dettes publiques; le monopole qui, par le contrôle du volume de l'argent, règle le niveau de vie des humains sans rapport avec les réalités de la production et les besoins des familles.

Le but du Crédit Social est de «relier à la réalité» ou «exprimer en termes pratiques» dans le monde actuel — surtout le monde de la politique et de l'économique — ces croyances sur la nature de Dieu, de l'homme et de l'univers qui constituent la foi chrétienne — la foi transmise par nos ancêtres, et non pas celle changée et pervertie pour se conformer à la politique ou à l'économie d'aujourd'hui.

L’homme vit en société, dans un monde soumis aux lois de Dieu: les lois de la nature (les lois physiques de la création), et la loi morale donnée par Dieu et inscrite dans le cœur de chaque homme (les Dix Commandements). La connaissance et l’acceptance de ces lois implique de reconnaître quelles sont les conséquences lorsqu’on les enfreint.

Accepter les lois de la nature, c’est reconnaître ce qui est une réalité à laquelle nous ne pouvons échapper, et que toute personne, en tant qu’individu ou collectivement en société, est sujette à ces mêmes lois de la nature. Chaque événement qui se produit sur plan physique est une illustration de l’existence des lois physiques qui régissent l’univers. Par exemple, si un homme saute d’une avion en plein vol, il n’enfreint pas la loi de la gravité… il ne fait que prouver son existence. Cette observation s’applique à toutes les lois.

Ces lois de la nature, créées par Dieu, ne peuvent être abrogées par l’homme, on ne peut leur désobéir ou passer outre aux sanctions qu’entraîne leur violation.

Les chaînes que les individus en société se sont forgés pour eux-mêmes (accords, associations, lois créées par l’homme) sont facultatives, optionnelles, tandis qu’on ne peut échapper aux lois de la nature et à leurs conséquences.

Par exemple, l’argent est un système créé par l’homme, et non pas un système créé par Dieu ou la nature: il peut donc être changé par l’homme. L’équilibre qui existe dans la création de tous les êtres vivants, ce qu’on désigne par le terme «environnement», par contre, ne peut être violé sans conséquences. Si nous produisons des biens sans respecter l’environnement, si nous polluons la planète et gaspillons les ressources qui nous ont été données par Dieu, nous devons obligatoirement en subir les conséquences.

Le crédit social: la confiance qu’on puisse vivre ensemble en société

Dans son pamphlet Qu’est-ce que le Crédit Social?, Geoffrey Dobbs écrit: «Le terme “crédit social” (sans majuscules) désigne quelque chose qui existe dans toutes les sociétés, mais à laquelle on n'avait jamais donné de nom auparavant, parce qu'on prenait cette chose pour acquis. Nous prenons conscience de l'existence du “crédit social”, du crédit de la société, seulement lorsque nous le perdons.

«Le mot “crédit” est synonyme de foi, ou confiance; ainsi, nous pouvons dire que le crédit est la foi ou confiance qui lie ensemble les membres d'une société — la confiance ou croyance mutuelle dans chaque autre membre de la société, sans laquelle c'est la peur, et non la confiance, qui cimente cette société... Quoique aucune société ne puisse exister sans une certaine sorte de crédit social, ce crédit social, ou confiance en la vie en société, atteint son maximum lorsque la religion chrétienne est pratiquée, et atteint son minimum lorsqu'on nie le christianisme ou qu'on s'en moque.

«Le crédit social est donc un résultat, ou une expression en termes concrets, du vrai christianisme dans la société, un de ses fruits les plus reconnaissables; et c'est le but et la ligne de conduite des créditistes d'augmenter ce crédit social, et de s'efforcer d'empêcher son déclin. Il y a des milliers d'exemples de ce crédit social qu'on tient pour acquis dans la vie de tous les jours. Comment pourrions-nous vivre le moindrement en paix si nous ne pouvons pas faire confiance à nos voisins? Comment pourrions-nous utiliser les routes si nous n'avions pas confiance que les autres automobilistes observent le Code de la route? (Et qu'arrive-t-il lorsqu'ils ne le font pas!)

“A quoi servirait-il de cultiver des fruits ou des légumes dans des jardins ou des fermes si d'autres gens viendraient les voler? Comment n'importe quelle activité économique pourrait-elle exister — que ce soit produire, vendre ou acheter — si les gens ne peuvent, en général, compter sur l'honnêteté et des transactions justes? Et qu'arrive-t-il lorsque le concept de mariage chrétien, de famille chrétienne et d'éducation chrétienne des enfants est abandonné? Nous réalisons donc que le christianisme est quelque chose de réel avec des conséquences pratiques terriblement vitales, et que d'aucune manière le christianisme ne se limite à un ensemble d'opinions qui peuvent être choisies par ceux qui y sont intéressés.»

On peut ajouter que sans ce respect du crédit social, des lois régissant la société, toute vie en société deviendrait alors impossible, même en mettant un gendarme ou policier à chaque coin de rue, puisqu’on ne pourrait faire confiance à personne.

Le «discrédit» social

M. Dobbs continue:  «Tout comme il existe des créditistes — qui sont conscients de l'être ou qui le sont sans le savoir — essayant de construire le crédit social (la confiance en la vie en société), de même existent d'autres personnes qui essaient de détruire ce crédit social, cette confiance en la vie en société, et qui malheureusement connaissent beaucoup de succès dans cette destruction. Parmi ceux qui détruisent consciemment, on peut compter les communistes et autres révolutionnaires, qui cherchent ouvertement à détruire tous les liens de confiance qui permettent à notre société de fonctionner, cela dans le but de hâter le jour de la révolution... Mais il y a aussi ceux qui détruisent inconsciemment le crédit social, et qui sont responsables, en Occident, des succès de ceux qui détruisent consciemment...

Pourquoi les usines et fabricants nous refilent-ils tant de produits de pacotille à des prix si exorbitants, et nous amènent à les acheter avec des emballages et de la publicité conçus de manière astucieuse?... Et surtout, pourquoi des millions de travailleurs respectables de toutes classes prennent-ils part dans les grèves, conçues délibérément pour diminuer ou stopper les services à leurs concitoyens?... Qu'est-ce qui peut donc pousser des gens respectables à descendre si bas? Nous savons tous la réponse. Il y a un facteur commun à toutes ces grèves et actes destructeurs: le besoin de plus d'argent pour faire face au coût de la vie de plus en plus élevé.

 «J'en arrive donc enfin à la question de l'argent. Certaines personnes pensent que le Crédit Social se résume à une question d'argent. Ils ont tort! Le Crédit Social n'est pas avant tout une question d'argent, mais essentiellement une tentative d'appliquer le christianisme dans les questions sociales, dans la vie en société; et si le système d'argent se trouve être un obstacle à une vie plus chrétienne (et c'est effectivement le cas), alors nous, et tout chrétien, devons nous soucier de ce qu'est la nature de l'argent, et pourquoi l'argent est un obstacle.

«Il existe un urgent besoin que plus de gens examinent de plus près le fonctionnement du système monétaire actuel, quoiqu'il ne soit pas demandé à tout le monde d'être des experts sur ce sujet. Mais lorsque les conséquences du système monétaire actuel sont si abominables, tout le monde doit au moins saisir les grandes lignes de ce qui ne fonctionne pas et doit être corrigé, afin de leur permettre d'agir en conséquence...»

Table des matières


LEÇON 2 —
LA PAUVRETÉ EN FACE DE L’ABONDANCE

LA NAISSANCE ET LA MORT DE L’ARGENT

 

Les biens existent-ils? Existent-ils en quantité suffisante pour satisfaire tous les besoins premiers des consommateurs?

Manque-t-il quelque chose dans notre pays pour satisfaire les besoins temporels des citoyens? Manque-t-il de la nourriture pour que tout le monde mange à sa faim? Manque-t-il des chaussures? des vêtements? Ne peut-on pas en faire autant qu'il en faut? Manque-t-il des chemins de fer et d'autres moyens de transport? Manque-t-il du bois ou de la pierre pour construire de bonnes maisons pour toutes les familles? Sont-ce les constructeurs, les fabricants et autres ouvriers qui manquent? Sont-ce les machines qui manquent?

Mais on a de tout cela, et de reste. Les magasins ne se plaignent jamais de ne pas trouver ce qu'il faut pour mettre en vente. Les élévateurs sont pleins à craquer. Les hommes valides qui attendent du travail sont nombreux. Nombreuses aussi les machines arrêtées.

Pourtant, que de monde souffre! Les choses n'entrent pas dans les maisons.

A quoi sert de dire aux hommes et aux femmes que leur pays est riche, qu'il exporte beaucoup de produits, qu'il est le troisième ou quatrième pays au monde pour l'exportation?

Ce qui sort du pays n'entre pas dans les maisons des citoyens. Ce qui reste dans les magasins ne vient pas sur leur table.

La femme ne nourrit pas ses enfants, ne les chausse pas, ne les habille pas, en contemplant les vitrines, en lisant les annonces de produits dans les journaux, en entendant la description de beaux produits à la radio, en écoutant les boniments des innombrables agents de vente de toutes sortes.

C'est le droit d'avoir ces produits qui manque. On ne peut pas les voler. Pour les obtenir, il faut payer, il faut avoir de l'argent.

Il y a beaucoup de bonnes choses au pays, mais le droit à ces choses, la permission de les obtenir manque à bien des personnes et des familles qui en ont besoin.

Manque-t-il autre chose que l'argent? Qu'est­ce qui manque, à part du pouvoir d'achat pour faire les produits passer des magasins aux maisons?

L'humanité a passé par des périodes de disette; des famines couvraient de grands pays et l'on manquait des moyens de transport appropriés pour amener vers ces pays les richesses d'autres sections de la planète.

Ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'abondance nous déborde. C'est elle — non plus la rareté — qui crée le problème.

Il n'est nullement besoin d'entrer dans les détails pour démontrer ce fait. Nullement besoin de citer les cas de destruction volontaire, sur grande échelle, pour «assainir les marchés» en faisant disparaître les stocks. Ne donnons ici que quelques exemples :

Le quotidien «La Presse» de Montréal du 7 juin 1986 rapportait le cas des patates du Nouveau-Brunswick: «Le mois dernier... le gouvernement fédéral décidait de jeter près de 100 000 tonnes de pommes de terre, après en avoir envoyé 2 500 tonnes déshydratées dans deux pays africains.

«La mobilisation générale de fermiers du Nouveau-Brunswick, de compagnies de transport et de bénévoles a permis d'en sauver près de 180 000 kilos qui ont pris le chemin des soupes populaires et des petits centres d'hébergement du Nouveau-Brunswick, de Toronto, d'Ottawa, de Montréal. Mais 90 000 tonnes, l'équivalent d'un sac de 10 livres (4,5 kg) de patates pour chaque Canadien, se sont retrouvées dans les poubelles... La même semaine que l'opération des patates avait lieu, 6 000 barils de 200 livres (90 kg) de harengs étalent rejetés dans la rivière Miramichi au Nouveau-Brunswick.»

L'abondance ne se limite pas au Canada, c'est le cas de l'Europe aussi, tel que rapporté dans les journaux en octobre 1986, sous le titre «Les affamés du monde pas consultés»:

«L'outrage public a explosé au sujet du projet de la Communauté Economique Européenne (CEE) de brûler ou jeter dans l'océan l'énorme surplus de montagnes de beurre, de lait en poudre, de boeuf et de blé s'accumulant parmi les nations de la CEE. Un rapport des quartiers généraux de la CEE à Bruxelles par la Commission européenne recommande la destruction de la nourriture qui est en train de pourrir, et très coûteuse à entreposer. On dit qu'une économie de 300 millions $ U.S. est possible si les produits laitiers seulement étaient détruits. La CEE pratique déjà périodiquement des déversements de nourriture à la mer. L'année dernière, elle a déversé dans l'océan plusieurs centaines de tonnes de blé qui se détérioraient. Il est proposé d'éliminer la moitié des surplus actuels. On croit que cela signifierait brûler 750 000 tonnes de beurre et 500 000 tonnes de lait en poudre. Les quotas sur le lait n'ont pas réussi à assécher le lac de lait de la CEE.»

Pourquoi tout ce gaspillage? Pourquoi les produits ne joignent-ils pas les besoins? C'est parce que les gens n’ont pas d'argent. L'argent est important dans le monde actuel non pas parce qu'il est la richesse, mais parce que la richesse n'est pas distribuée sans argent. La richesse, les biens utiles, vous rient au nez et vous crevez de faim devant des greniers pleins à craquer, si vous n'avez pas d'argent. Pas d'argent, pas de produits: l’homme mourra de faim, et les produits seront jetés.

Sommes-nous plus intelligents que les singes?

Regardez la caricature ci-contre: Un magasin rempli de bonnes choses. L'abondance. En face du magasin un homme affamé. La privation. Les bonnes choses sont faites pour être consommées. Le marchand les étale pour les vendre. Le consommateur voudrait les acheter. Mais, la permission de les acheter lui manque. Il n'a pas d'argent. Résultat: les bonnes choses ne seront pas consommées, mais pourriront à l'étalage. Pourtant, tout le monde serait content s'il en était autrement. Le marchand serait content de vendre. Le consommateur serait content d'acheter. Pourquoi donc une chose qui ferait le bonheur de tous ne se réalise-t-elle pas chez les hommes?

Regardons plutôt les singes. Ils voient l'abondance dans les arbres. Ils ont besoin de ces choses pour vivre. Ils s'en servent tout simplement.

Et pourtant les singes n'ont jamais élaboré, dans leurs universités, de savants systèmes économiques. Dans leurs têtes de singes, ils n'ont jamais raisonné sur la loi de l'offre et de la demande, ni sur la différence entre le communisme et le néo-libéralisme. Ils se sont vus en face de bonnes choses pour eux, et ont trouvé la raison suffisante pour ne pas crever de faim.

Mais un singe, est un singe, et un homme est un homme. Le premier n'a pas d'esprit. Le second peut abuser de l'esprit qu'il a. Le singe se dirige par son instinct, qui ne le trompe pas. L'homme se dirige par son esprit, souvent désaxé par l'orgueil. Alors, l'homme ergote, fait de la dialectique, mais oublie le raisonnement pur et simple basé sur le bon sens.

Certes, cette grande sottise de multitudes affamées, au milieu de l'abondance de richesses, est causée par la cupidité de ceux qui établissent le pouvoir sur l'esclavage des masses. Mais, on peut dire aussi que cette sottise est défendue et maintenue en place par des soi-disant savants en économie qui conduisent les esprits aux conclusions les plus bêtes en ayant l'air de raisonner avec science et sagesse.

Toute cette situation absurde peut se résumer sous forme d’histoire, mais qui porte une conclusion très sérieuse : Un groupe de singes dans la jungle discutaient entre eux pour savoir si les hommes étaient plus intelligents que les singes. Certains disaient que oui, d’autres non. L’un des singes s’écria : «Pour en avoir le cœur net, je vais aller faire un tour en ville chez les humains, et voir s’ils sont vraiment plus intelligents que nous.» Tous les singes acceptèrent sa proposition. Alors le singe se rendit en ville, et vit un homme sans le sou crever de faim devant un magasin rempli de bananes. Le singe retourna dans la jungle, et dit aux autres singes : «Ne vous inquiétez pas, les hommes ne sont pas plus intelligents que nous ; ils crèvent de faim devant des bananes qui pourrissent sur les tablettes, par manque d’argent.»

Conclusion : de grâce, soyons plus intelligents que les singes, et concevons un système d’argent qui nous permettra de manger les bananes et tous les autres produits qui sont donnés en abondance par Dieu à tous ses enfants de la terre. Un tel système d’argent existe, c’est le Crédit Social.

 

Argent et richesse

Nous venons de voir que ce qui manque, ce ne sont pas les produits, mais l’argent. Cela ne veut pas dire que c'est l'argent qui est la richesse. L'argent n'est pas le bien terrestre capable de satisfaire le besoin temporel.

On ne se nourrit pas en mangeant de l'argent. Pour s'habiller, on ne coud pas ensemble des piastres pour s'en faire une robe ou des bas. On ne se repose pas en s'étendant sur de l'argent. On ne se guérit pas en plaçant de l'argent sur le siège du mal. On ne s'instruit pas en se couronnant la tête d'argent.

L'argent n'est pas la richesse. La richesse, ce sont les choses utiles qui correspondent à des besoins humains.

Le pain, la viande, le poisson, le coton, le bois, le charbon, une auto sur une bonne route, la visite d'un médecin au malade, la science du professeur — voilà des richesses.

Mais, dans notre monde moderne, chaque personne ne fait pas toutes les choses. Il faut acheter les uns des autres. L'argent est le signe qu'on reçoit en échange d'une chose qu'on vend; c'est le signe qu'il faut passer en échange d'une chose qu'on veut avoir d'un autre.

La richesse est la chose; l'argent est le signe. Le signe doit aller d'après la chose.

S'il y a beaucoup de choses à vendre dans un pays, il y faut beaucoup d'argent pour en disposer. Plus il y a de monde et de choses, plus il faut d'argent en circulation, ou bien tout arrête.

C'est cet équilibre-là qui fait défaut aujourd'hui. Les choses, on en a à peu près autant qu'on veut en faire, grâce à la science appliquée, aux découvertes, aux machines perfectionnées. On a même un tas de monde à ne rien faire, ce qui représente des choses possibles. On a un tas d'occupations inutiles, nuisibles même. On a des activités employées à la destruction.

Pourquoi l'argent, établi pour écouler les produits, ne se trouve-t-il pas dans les mains du monde en rapport avec les produits?

L’argent naît quelque part

Tout a un commencement, excepté Dieu. L'argent n'est pas le bon Dieu, il a donc un commencement. L'argent commence quelque part. On sait où commencent les choses utiles, la nourriture, les habits, les chaussures, les livres. Les travailleurs, les machines, plus les ressources naturelles du pays, font naître la richesse, les biens dont nous avons besoin et qui ne manquent pas.

Mais où commence l'argent, l'argent qui nous manque pour avoir les biens qui ne manquent pas ?

La première idée qu'on entretient, sans trop s'en rendre compte, c'est qu'il y a une quantité stable d'argent, et qu'on ne peut pas changer ça: comme si c'était le soleil ou la pluie, ou la température. Idée fausse: s'il y a de l'argent, c'est qu'il est fait quelque part. S'il n'y en a pas plus, c'est que ceux qui le font n'en font pas plus.

Deuxième idée: quand on se pose la question, on pense que c'est le gouvernement qui fait l'argent. C'est encore faux. Le gouvernement aujourd'hui ne fait pas d'argent et se plaint continuellement de n'en avoir pas. S'il en faisait, il ne se croiserait pas les bras dix ans en face du manque d'argent. (Et le Canada n’aurait pas une dette de 500 milliards de dollars.) Le gouvernement taxe et emprunte, mais ne fait pas l'argent.

Nous allons expliquer où commence et où finit l'argent. Ceux qui tiennent le contrôle de la naissance et le contrôle de la mort de l'argent règlent son volume. S'ils en font beaucoup et en détruisent peu, il y en a davantage. Si la destruction va plus vite que la fabrication, sa quantité diminue.

Notre niveau de vie, dans un pays où l'argent manque, est réglé non pas par les choses, mais par l'argent dont on dispose pour acheter les choses. Ceux qui règlent le niveau de l'ar­gent règlent donc notre niveau de vie.

«Ceux qui contrôlent l'argent et le crédit sont devenus les maîtres de nos vies... sans leur permission nul ne peut plus respirer.» (Pie XI, encyclique Quadragesimo anno).

Deux sortes d’argent

L’argent, c'est tout ce qui sert à payer, à acheter; ce qui est accepté par tout le monde dans un pays en échange de choses ou de services. La matière dont l'argent est fait n'a pas d'importance. L'argent a déjà été des coquillages, du cuir, du bois, du fer, de l'argent blanc, de l'or, du cuivre, du papier, etc.

Exemples d’argent dans le passé

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Actuellement, on a deux sortes d'argent au Canada: de l'argent de poche, fait en métal et en papier; de l'argent de livre, fait en chiffres. L'argent de poche est le moins important; l'argent de livre est le plus important (plus de 95%).

L'argent de livre, c'est le compte de banque. Toutes les affaires marchent par des comptes de banque. L'argent de poche circule ou s'arrête selon la marche des affaires. Mais les affaires ne dépendent pas de l'argent de poche; elles sont activées par les comptes de banque des hommes d'affaires.

Avec un compte de banque, on paie et on achète sans se servir d'argent de métal ou de papier. On achète avec des chiffres.

J'ai un compte de banque de 40 000 $. J'achète une auto de 10 000 $. Je paie par un chèque. Le marchand endosse et dépose le chèque à sa banque.

Le banquier touche deux comptes: d'abord celui du marchand, qu'il augmente de 10 000 $; puis le mien, qu'il diminue de 10 000 $. Le marchand avait 500 000 $; il a maintenant 510 000 $ écrit dans son compte de banque. Moi, j'avais 40 000 $, il y a maintenant 30 000 $ écrit dans mon compte de banque.

L'argent de papier n'a pas bougé pour cela dans le pays. J'ai passé des chiffres au marchand. J'ai payé avec des chiffres. Plus des neuf dixièmes des affaires se règlent comme cela. C'est l'argent de chiffres qui est l'argent moderne; c'est le plus abondant, dix fois autant que l'autre; le plus noble, celui qui donne des ailes à l'autre; le plus sûr, celui que personne ne peut voler.

Epargne et emprunt

L'argent de chiffres, comme l'autre, a un commencement. Puisque l'argent de chiffres est un compte de banque, il commence lorsqu'un compte de banque commence sans que l'argent diminue nulle part, ni dans un autre compte de banque ni dans aucune poche.

On fait, ou on grossit, un compte de banque de deux manières: l'épargne et l'emprunt. II y a d'autres sous-manières, elles peuvent se classer sous l'emprunt.

Le compte d'épargne est une transformation d'argent. Je porte de l'argent de poche au banquier; il augmente mon compte d'autant. Je n'ai plus l'argent de poche, j'ai de l'argent de chiffres à ma disposition. Je puis réobtenir de l'argent de poche, mais en diminuant mon argent de chiffres d'autant. Simple transformation.

Mais nous cherchons ici à savoir où commence l'argent. Le compte d'épargne, simple transformation, ne nous intéresse donc pas pour le moment.

L’argent commence dans les banques

Le compte d'emprunt est le compte avancé par le banquier à un emprunteur. Je suis un homme d'affaires. Je veux établir une manufacture nouvelle. Il ne me manque que de l'argent. Je vais à une banque et j'emprunte 100 000 $ sur garantie. Le banquier me fait signer les garanties, la promesse de rembourser avec intérêt. Puis il me prête 100 000 $.

Va-t-il me passer 100 000 $ en papier? Je ne veux pas. Trop dangereux d'abord. Puis je suis un homme d'affaires qui achète en bien des places différentes et éloignées, au moyen de chèques. C'est un compte de banque de 100 000 $ que je veux et qui fera mieux mon affaire.

Le banquier va donc m'avancer un compte de 100 000 $. Il va placer dans mon compte 100 000 $, comme si je les avais apportés à la banque. Mais je ne les ai pas apportés, je suis venu les chercher.

Est-ce un compte d'épargne, fait par moi? Non, c'est un compte d'emprunt bâti par le banquier lui-même, pour moi.

Le fabricant d'argent

Ce compte de 100 000 $ n'est pas fait par moi, mais par le banquier. Comment l'a-t-il fait? L'argent de la banque a-t-il diminué lorsque le banquier m'a prêté 100 000 $? Questionnons le banquier:

— Monsieur le banquier, avez-vous moins d'argent dans votre tiroir après m'avoir prêté 100 000 $?

— Mon tiroir n'est pas touché.

— Les comptes des autres ont-ils diminué?

— Ils sont exactement les mêmes.

— Qu'est-ce qui a diminué dans la banque?

— Rien n'a diminué.

— Pourtant mon compte de banque a augmenté. D'où vient cet argent que vous me prêtez?

— Il vient de nulle part.

— Où était-il quand je suis entré à la banque?

— Il n'existait pas.

— Et maintenant qu'il est dans mon compte, il existe. Alors, il vient de venir au monde?

— Certainement.

— Qui l'a mis au monde, et comment?

— C'est moi, avec ma plume et une goutte d'encre, lorsque j'ai écrit 100 000 $ à votre crédit, à votre demande.

— Alors, vous faites l'argent?

— La banque fait l'argent de chiffres, l'argent moderne, qui fait marcher l'autre en faisant marcher les affaires.

Le banquier fabrique l'argent, l'argent de chiffres, lorsqu'il prête des comptes aux emprunteurs, particuliers ou gouvernements. Lorsque je sors de la banque, il y a dans le pays une nouvelle base à chèques qui n'y était pas auparavant. Le total des comptes de banque du pays y est augmenté de 100 000 $. Avec cet argent nouveau, je paie des ouvriers, du matériel, des machines, j'érige ma manufacture. Qui donc fait l'argent nouveau? – Le banquier.

 

Table des matières

 

LEÇON 3 —
LES BANQUES CRÉENT L’ARGENT
SOUS FORME DE DETTE

Les banques à couvertures fractionnaires – L’orfèvre devenu banquier

Revenons à l’exemple du prêt de 100 000 $ de la leçon précédente. aucun autre compte n'a été diminué dans la banque pour cela. Pas un sou n'a été déplacé, soit d'un tiroir, soit d'une poche, soit d'un compte. J'ai 100 000 $ de plus, mais personne n'a un sou de moins. Ces 100 000 $ n'étaient nulle part il y a une heure, et les voici maintenant à mon crédit, dans mon compte de banque.

D'où vient donc cet argent? C'est de l'argent nouveau, qui n'existait pas quand je suis entré dans la banque, qui n'était dans la poche ni dans le compte de personne, mais qui existe maintenant dans mon compte. Le banquier a bel et bien créé 100 000 $ d'argent nouveau, sous forme de crédit, sous forme d'argent de comptabilité: argent scriptural, aussi bon que l'autre.

Le banquier n'est pas effrayé de cela. Mes chèques vont donner à ceux pour qui je les fais le droit de tirer de l'argent de la banque. Mais le banquier sait bien que les neuf-dixièmes de ces chèques auront simplement pour effet de faire diminuer mon compte et augmenter le compte d'autres personnes. Il sait bien qu'il lui suffit d'une piastre sur dix pour répondre aux demandes de ceux qui veulent de l'argent en poche. Il sait bien que s'il a 10 000 $ en réserves liquides, il peut prêter 100 000 $ (dix fois autant) en argent de comptabilité.

En termes techniques, le pouvoir des banques de prêter 10 fois le montant de papier-monnaie qu’elles ont dans leurs coffres-forts est appelé système de couvertures fractionnaires des banques. L’origine de ce système remonte au Moyen-Age, lorsque les orfèvres devinrent banquiers, une histoire vraie racontée par Louis Even :

Si vous avez un peu d'imagination, transportez-vous quelques siècles en arrière, dans une Europe déjà vieille mais peu progressive encore. En ce temps-là, la monnaie ne comptait pas pour beaucoup dans les transactions commerciales courantes. La plupart de celles-ci étaient de simples échanges directs, du troc. Cependant, les rois, les seigneurs, les riches et les gros négociants possédaient de l'or et s'en servaient pour financer les dépenses de leurs armées ou pour acquérir des produits étrangerscoffre or.

Mais les guerres entre les seigneurs ou les nations et les brigandages exposaient l'or et les bijoux des riches à tomber entre les mains des pilleurs. Aussi les possesseurs d'or devenus trop nerveux prirent-ils de plus l'habitude de confier la garde de leurs trésors aux orfèvres qui, à cause du matériel précieux sur lequel ils travaillent, disposaient de voûtes bien protégées. L'orfèvre recevait l'or, donnait un reçu au dépositaire et conservait le métal pour celui-ci, moyennant une prime pour le service. Naturellement, le propriétaire réclamait son bien, en tout ou en partie, quand bon lui semblait.

Le négociant qui partait de Paris pour Marseille, ou de Troyes pour Amsterdam, pouvait se munir d'or pour faire ses achats. Mais là encore, il y avait danger d'attaque en cours de route; aussi s'appliqua-t-il à persuader son vendeur de Marseille ou d'Amsterdam d'accepter, au lieu de métal, un droit signé sur une partie du trésor en dépôt chez l'orfèvre de Paris ou de Troyes. Le reçu de l'orfèvre témoignait de la réalité des fonds.

Il arriva aussi que le fournisseur d'Amsterdam, ou d'ailleurs, réussit à faire accepter par son propre correspondant de Londres ou de Gênes, en retour de services de transport, le droit qu'il avait reçu de son acheteur français. Bref, peu à peu, les commerçants en vinrent à se passer entre eux ces reçus au lieu de l'or lui-même, pour ne pas déplacer inutilement celui-ci et risquer des attaques des mains des bandits. C'est-à-dire qu'un acheteur, au lieu d'aller chercher un lingot d'or chez l'orfèvre pour payer son créancier, donnait à ce dernier le reçu de l'orfèvre lui conférant un titre à l'or conservé dans la voûte.

Au lieu de l'or, ce sont les reçus de l'orfèvre qui changeaient de main. Tant qu'il n'y eut qu'un nombre limité de vendeurs et d'acheteurs, ce n'était pas un mauvais système. Il restait facile de suivre les pérégrinations des reçus.

Prêteur d’or

voûteMais, l'orfèvre fit bientôt une découverte qui devait affecter l'humanité beaucoup plus que le voyage mémorable de Christophe Colomb lui-même. Il apprit, par expérience, que presque tout l'or qu'on lui avait confié demeurait intact dans sa voûte. Les propriétaires de cet or se servant de ses reçus dans leurs échanges commerciaux, c'est à peine si un sur dix venait quérir du métal précieux.

La soif du gain, l'envie de devenir riche plus vite qu'en maniant ses outils de bijoutier, aiguisèrent l'esprit de notre homme et lui inspirèrent de l'audace. «Pourquoi, se dit-il, ne me ferais-je pas prêteur d'or!» Prêteur, remarquez bien, d'or qui ne lui appartenait pas. Et comme il n'avait pas l'âme droite de saint Eloi, il couva et mûrit cette idée. Il la raffina encore davantage: «Prêteur d'or qui ne m'appartient pas, et avec intérêt, va sans dire! Mieux que cela, mon cher maître (parlait-il à Satan?) — au lieu d'or, je vais prêter des reçus et en exiger l'intérêt en or: cet or-là sera bien a moi, et celui de mes clients restera dans mes voûtes pour couvrir de nouveaux prêts.»

Il garda bien le secret de cette découverte, n'en parlant même pas à sa femme qui s'étonnait de le voir souvent se frotter les mains de joie. L'occasion de mettre ses desseins à exécution ne tarda pas, bien qu'il n'eût pour s'annoncer ni «La Presse» ni «Le Star».

Un bon matin, en effet, un ami de l'orfèvre se présenta chez lui pour réclamer une faveur. Cet homme n'était pas sans biens — une maison ou une propriété en culture — mais il avait besoin d'or pour régler une transaction. S'il pouvait seulement en emprunter, il le rendrait avec un surplus en compensation; s'il y manquait, l'orfèvre saisirait sa propriété, d'une valeur bien supérieure au prêt.